Portugal, du Nord au Sud.

                   

       

10 Novembre 2016. Les premiers tours de roues au pays de Gama. Nous partons ce matin là, de Tui en Espagne. La pluie d’abord, pour gagner les hauteurs embrumées ensuite . Sur le vélo, les jambes sont lourdes, mes pensées vagabondent. Je pense aux premiers aventuriers et navigateurs qui en ont certainement vu de belles, sans instruments, sans cartes, sans certitudes, bref sans rien. Nous tenons compte des facilités qui nous sont attribuées à nous, membres de la génération Y. Guidés au Gps de nos téléphones connectés, je pense à tous les pionniers pour me remettre en tête que nous n’avons pas à nous plaindre. Notre route à nous, est ouverte depuis longtemps. Nous ne sommes pas les premiers ni les derniers à l’emprunter.

             La fatigue, les doutes, le brouillard, le soleil, la pluie. Décidément la course contre l’hiver n’est pas terminée. Les contreforts des vallées portugaises nous accablent d’un bon dénivelé positif. La ligne frontalière est marquée par la transformation de l’asphalte en routes pavés… Nous roulons au soleil, et au moindre arrêt, la pluie nous reprend, elle court derrière nos roues, furieusement. Nous avançons, un peu à bout. La première étape devait nous amener à Porto. Cette distance, de 120 kms nous la franchissons sans soucis dans nos bons jours. Pas aujourd’hui. Nos vélos sont lourds et le passage de la frontière nous enchante à peine. La pause café de la veille nous apprenait l’élection de Trump.. Celle du jour à Ponte de Lima s’éternise, d’une volonté qui ne veut pas redémarrer. Un allongé, puis un deuxième. Nos vêtements d’hiver sont trempés, nous sommes à moitié gelés par cette sueur refroidie qui nous paralyse. La main de Brice est engourdie depuis plusieurs jours. Il ne parvient plus à tenir une fourchette. Et puis le décor nous fascine, nous fait traîner. La musique Fado, les jambons séchés qui pendent au plafond, le sourire de la serveuse. Non, décidément Porto, c’est pas pour Aujourd’hui.

                Braga, le 10 toujours, Soir.

            Nous coupons le tracé en deux, ce soir, ce sera Braga. Une trentaine de kilomètres plus loin et un hôtel miteux à 12 € la nuit, qui nous assurera une douche et la possibilité de faire sécher nos vêtements. A ce prix, le sourire et la propreté sont en options. Peu importe, nous ne sommes pas difficile, surtout après cette bataille dans les échangeurs. Arriver en vélo dans un centre ville peut parfois se révéler fastidieux, voir carrément dangereux. Nous n’avons pas notre place sur la route réservée aux machines à quatre roues. Et les coups de klaxonnes nous achèvent. Douché, je sors de l’hôtel, j’ai besoin d’air. Brice me rejoint et nous nous mettons en quête de quelque chose à voir. La soirée étant déjà bien avancée, nous nous attablons dans un des rares bistrots ouverts. Celui-ci affiche une ambiance orange mécanique prometteuse. Les passants sont étudiants, voyageurs, volontaires. Ils viennent d’Espagne et d’Italie, de Sardaigne. Les verres vont bons trains, les discussions aussi, certains partent, d’autres arrivent. Nous mélangeons l’anglais, l’italien et l’espagnol pendant quelques heures, puis le français. C’est ainsi que Nico et Julianne entre dans nos vies sans frapper. Un couple français à l’air un peu perdu. Comme nous. Comme moi du moins. Ils font un tour d’Europe en camion. La soirée se termine, autour d’une bouteille de vin locale, et des snacks disponibles à cette heure tardive. Le moral remonte, le tenancier joue les prolongations pour nous et pour quelques autres baroudeurs venus de loin.

             Porto, 11, 12 et 13 Novembre.

          Sans logement nous sommes encore à l’auberge. La promiscuité perpétuelle me met les nerfs à vifs. On ne se refait pas, et je sens depuis plusieurs jours, que mon besoin d’indépendance essai de prendre le pas. Je vis mal le fait d’imposer mes choix à quelqu’un, ou de faire des concessions. On ne quitte pas tout pour partir faire le tour du monde des concessions. Et le voyage à deux ne répond pas à mes attentes. J’enterre mes rancœurs pour le moment et j’essai de me laisser aller, de lâcher prise. Du bon s’annonce après tout. Le soir même je gagne Avanca à une heure du centre ville en train, il y’a le club actif de Bike Polo local. Je fais un match ou deux et je rencontre Sandrine, Orlando, et d’autres encore. Croiser des gens avec un centre d’intérêt commun me fait le plus grand bien. La soirée est un succès, et ce soir là, je finis après quelques tours de terrain par rejoindre Brice et nos Français de la veille, qui sont arrivés à Porto. Nous les reverrons de nombreuses fois sur notre parcours portugais.

Le lendemain, le soleil est revenu, et nous posons la tente sur un parking, derrière le camion de nos amis. Après avoir passé la journée à marcher ensemble, nous dînons au camion, et alors que nous pensions ne plus nous revoir, le prétexte d’une lune d’exception, et d’une soirée dans les dunes nous fédère. Nous décidons de nous retrouver le lendemain soir, le 14, à Praia de Mira. Le lune ne sera finalement pas si exceptionnelle, mais le cadre suffirait à n’importe qui pour tout plaquer. Les photos parlent d’elles même. Le réveil du 15 Novembre est d’une douceur magnifique. Au café avec Nico, assis devant le camion dans ce désert, un pécheur passe. Il nous offre sans un mot de plus, deux énormes poissons (des Merlans? ). Il n’en faut pas plus pour pour programmer un barbecue le soir même, au bord d’un lac qui constituera notre prochaine étape commune. D’un coté comme de l’autre, il y’a la délicatesse de ne pas vouloir s’imposer dans le rythme de vie de l’autre équipe, et l’envie d’être ensemble. Julianne attendait ce genre de moment d’échange qu’elle apprécie, mais me confit qu’elle ne veut pas influencer notre voyage. Bien heureusement, nous avons tous très envie d’être influencé et la magie opère encore. Nous apprécions d’arriver le soir et de trouver du monde qui nous attends, de diversifier la conversation, d’échanger, tout simplement.

Lisbonne.

          Hébergés par Jeremy, Patricia et Claudia. La petite famille nous offre un logement providentiel, et une rencontre touchante. Nous y sommes chaleureusement accueillis. Je note cette tradition de table, consistant avant le repas à se tenir les mains en évoquant chacun notre tour, le meilleurs moments de la journée. Une façon de redonner sa place à la communication de « proximité »dans un monde ou tout va trop vite, et ou en mettant en avant ce qu’il se passe à l’autre bout du monde, on oubli de donner de l’importance a ce qu’on à devant soi. C’est une belle leçon de vie.

            Nous avons hâte de retrouver des amis qui par un heureux hasard de l’espace et du temps se trouvent rassemblés ici. Vacances pour les uns, année Erasmus pour les autres, service civique, weekend prolongé et tour du monde. Tous les prétextes sont bons pour être à Lisbonne en ce mois de Novembre. Des nuits torrides du Barrio Alto à la balade plus calme du quartier de Belem, l’initiation à la vie locale se passe bien! Nous marchons sur la ligne des panoramas, mangeons dans un étrange restaurant chinois illégal qui n’a pas pignon sur rue, goûtons ailleurs, des plats de poissons préparés par les pécheurs dans un restaurant familial. Nous intégrons la subcave de la collocation de notre pote Niccolo, l’ éternel fêtard italien. La semaine passe trop vite.

             Par ailleurs des coups de nerfs mettent à mal notre duo qui est confronté à de dures divergences d’opinions quant à la suite du voyage. Sans parler des tensions sous-jacentes depuis quelques temps. La question du bateau commence à se poser plus directement. S’affronte la facilité de payer un ferry rapide, qui se trouve justement à quai et propose un tarif ultra attractif. Pas de recherches, une croisière tout compris, et la certitude de passer le jour de l’an au Brésil, Brice est convaincu. De mon coté, j’ai toujours pensé faire du bateau stop: un moyen aléatoire consistant à chercher dans les ports un petit voilier qui embarque des équipiers. Plus romanesque, cela implique de passer un mois en mer en participant aux frais et aux manœuvres. Idéal pour apprendre à naviguer, mais incertain et potentiellement plus cher, sans parler de semaines de recherches peut-être vaines en perspective. Nous passons le séjour à Lisbonne chacun de notre coté, une manière de se donner de l’air. Surf et soirée chez Niccolo pour Brice, balade et café-écriture pour moi en compagnie de Giovanni, Marion et Nina. Finalement chacun se remet en question et finit par faire volte face en acceptant la proposition de l’autre. Nous aurons tout le temps de galérer pendant ce tour du monde, il n’est pas interdit de se faciliter la vie. L’expérience de voile sera pour une autre fois. Cependant le destin fait les choses autrement. Le temps d’acheter les billet pour le ferry, qu’il est déjà complet. Il n’y en a aucun autre dans notre budget avant des mois. Plus le choix maintenant, et tant mieux, ça nous va bien. Fin novembre, nous attaquons ensemble le travail de recherche d’un voilier. Une recherche qui n’a pas le temps de nous lasser. En bombardant chacun de notre côté méticuleusement les sites de bourses aux équipiers, un des messages de Brice rebondit dans la machine des réseaux sociaux, et le soir même nous avons un contact. Le lendemain à dix heure du matin, le skipper « bloc » notre passage à bord. Nous avons trouvé notre voilier de rêve. Un kelt 900, au départ de Las Palmas, dans les îles Canaries, nous serons six au total. Le skipper s’appel Moritz de nationalité suisse, retraité, il part vadrouiller le monde, Claire, française va rejoindre son homme moniteur de voile, nous deux et nos vélos. Rody et Gustavo, respectivement italien et anglais seront démontés, et emballés le plus hermétiquement possible, et sanglé solidement au bastingage. Le voilier largue les amarres le 2 décembre, ce qui nous laisse 6 jours pour faire les 400 kilomètres et 33 heures de ferry. Suffisant, mais ça ne laisse pas de place à l’imprévu.

            Nous avons encore croisé Nico et Julianne, et sommes partis assez précipitamment vers notre bateau. C’est un au revoir Lisbonne. C’était une semaine trop courte et trop mouvementée sur fond d’azulejos et de Pasteis, ses délicieux flancs portugais à pâte feuilletés que l’on mange avec de la cannelle. Nous n’avons pas trouvé dans la rue le Fado que l’on nous a conseillé, il est maintenant, réservé, dans certains clubs à l’ambiance traditionnelle forcée, aux touristes fortunés. Nous reviendrons grimper les rues interminables, le long des sept collines. Revoir les pavés qui gondolent sur les racines des arbres. Et nous laisserons de coté nos vélos que les rails omniprésentes, les collines et les pavés rejettent définitivement.

           Direction Huelva.

       Les jours avant le ferry sont passés comme flou, encore deux degrés noté un matin au sortir de la tente. Une belle rencontre en Andalousie, dans un village fantôme ou nous trouvons refuge, et qui n’est habité pour un festival, qu’une semaine par an. 

               Ferry pour les Canaries.

            Le voyage va vraiment commencer, et il n’est pas question d’embarquer des soucis sur le bateau. Nous sentons un léger frisson au passage de la douane, bien que nous n’ayons rien à nous reprocher. L’agent fait vérifier les numéros de nos passeports vierges, doutant de leurs authenticités. C’est le premier contrôle d’identité, il y’en aura d’autres.

           Le ferry est une drôle d’expérience. Comptez 120 euros pour une traversée en classe-éco. Il n’y a pas vraiment de place pour les gens pauvres sur le bateau. Cependant, à plus de 1200 euros la cabine avec couchette, tout le monde se plie en deux sur les canapé de 120 cm des salons, délaissant les sièges inclinables qui sont inconfortables au possible. Ces petits canapés sont la seule possibilité pour mettre alternativement le dos ou les jambes à plat pendant les 33 heures que dure la traversé Huelva- Las Palmas. Certains passent la traversée sur les paliers déserts permettant d’accéder aux cales. Ce qui me semble avec le recul, la meilleure solution. Peu de passage, et de l’espace. Nous avons eu tout loisir d’observer la clientèle du ferry. Beaucoup de baroudeurs comme nous. Des convoyeurs de toutes sortes, des retraités en vacances, quelques professionnels en voyage d’affaire avec des véhicules peu aptes à passer en avion. L’Espèce la plus original pour nous est celle des passeurs d’animaux exotiques. Nous avons aperçu un perroquet gris du Gabon illégal, dans une cage maquillée en valise, des petites perruches, ou encore des chiens nains, embarqués clandestinement, et nourris à l’abris des regards des membres d’équipage. Nous avons rencontré également Bastien et Mailis, qui forment Roule Pastèque . Les deux cyclos sont très engageants, et nous discutons boutiques un bon moment. Nous sommes sûr de les recroiser bientôt puisqu’ils vont chercher un bateau également. Notre projet est tellement banal!

           Nous arrivons à Las Palmas vers 22h. J’observe longtemps l’approche, perché sur le pont avant. Mes vêtements techniques d’hiver font leur office, et je reste ainsi une bonne heure en plein vent, la musique dans les oreilles. J’imagine la suite en observant les lueurs de la ville et mes pensées se perdent dans les milliers de possibilités qui s’offrent à moi. Le ferry tangue sévèrement sous le jeu des moteurs dans l’entrée du port. J’imagine que la manipulation d’un engin de cette taille ne doit pas être un mince affaire. Débarqués, nous gagnons le port, le skipper n’est pas au rendez vous. Nous le rejoignons après un verre, directement au bateau. Nous mettons, ému, le pied sur « La Fée Verte ». Notre première nuit sur le voilier au pavillon hollandais a une saveur particulière, magique. Nous l’avons rêvé, nous y sommes. Nous attendons quelques jours l’arrivée de Claire par avion pour partir. Le temps de finir l’approvisionnement et de faire quelques démarches administratives en retard. Je télécharge aussi de nombreux livres numériques. Beaucoup de classiques étant disponibles gratuitements, je fais le plein.

            Les chercheurs de bateaux.

            Sur le Port, nous rencontrons des voyageurs comme nous, par dizaines, qui n’ont pas encore trouvé d’embarquement. Ils arpentent les pontons au soleil chaque jour, guettant les bateaux au départ, et essayant de se faire embarquer sur une transatlantique. Musiciens, cuisiniers, chanteurs, jongleurs, étudiants en césure, et marins pro de toutes nationalités. Il y’en a de tous les genres. Les plus sobres arborent sur la table au café, un panneau mentionnant leurs expériences. D’autres sautent littéralement sur les équipages arrivant, les questionnant dans toutes les langues sans les laisser placer un mot. Sarouelles et dreadlocks, jeans déchirés, et cheveux longs jouants de la guitare. Des sportifs nordiques en coupe vent haut de gamme, écument l’internet sur leurs Mac en profitant de la wifi du bar. Beaucoup de sac à dos. Chez eux, leurs familles les prennent pour des fous de tenter le bateau stop. Ici, nous sommes tous pareil. L’impression est déstabilisante. Ils sont tous adorables, et nous nous sentons coupables d’avoir déjà un bateau quand certains cherchent depuis des semaines. Notre skipper nous affirme qu’à Las Palmas, ils finiront tous par trouver. Effectivement, une dizaine d’entre eux, partirons pendant le temps de notre séjour. Et il est très probable que nous en retrouvions le long de la route. Le départ approche pour nous. Claire est arrivée. Le temps passe à une vitesse folle. Je quitte à reculons ce groupe de rêveur et l’aventure nous appelle. Demain, nous larguons les amarres pour la Martinique.

Demain, nous ouvrons le chapitre transatlantique.

Pierre-Luc

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Ségolène BELLANGER dit :

    C’est agréable à lire, et c’est chouette de savoir sans que tu caches le mauvais. Continues ainsi 🙂
    Ouvrez grand vos yeux 😀

    Besos

    J'aime

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